[ Article publié dans le cahier de l’École Pastorale n° 100 – 2ème trimestre 2016 ]

D’où vient l’expression « mission intégrale » ? Quels en sont les enjeux et les caractéristiques ? Quel est le lien avec le Réseau Michée (qui incarne et rassemble un certain nombre d’acteurs autour de cette notion) et sa campagne, le Défi Michée ? L’auteur termine en relevant quelques questions en rapport avec la mise en œuvre de ce concept, convoquant, avec profit, la question de la place des Églises locales dans ce dispositif de la mission intégrale.

Les 12 et 13 février 2016, la FMEF (Fédération de Missions Évangéliques Francophones) et l’ASAH (Association au Service de l’Action Humanitaire) ont organisé un forum sous le titre « Être, Dire et Faire : Les enjeux de la mission intégrale pour Églises et œuvres chrétiennes ». Une preuve de plus que la mission intégrale est un concept fédérateur, capable de rassembler autour d’une même vision les organismes axés sur l’évangélisation et le développement des Églises d’une part, et les organismes consacrés à l’aide humanitaire et l’action sociale d’autre part. En effet, le concept de mission intégrale gagne du terrain, de sorte qu’il est en train de devenir le nouveau mot clé, pour ne pas dire le nouveau paradigme pour l’action missionnaire, en tout cas dans le monde évangélique.

Dans cet article, nous allons nous concentrer sur ce concept. D’où vient l’expression mission intégrale ? Quels en sont les enjeux et les caractéristiques ? Quel est le lien avec le Réseau Michée et sa campagne, le Défi Michée ? Enfin, nous relevons quelques points par rapport à sa mise en œuvre. La question est de savoir ce que l’on entend par intégral, et son application. Quel est le lien entre l’Église locale et les différentes composantes de l’action missionnaire ?

Arrière-plan

Aujourd’hui, il est communément admis que la mission de l’Église dans le monde ne se réduit pas à annoncer l’Évangile et à implanter des Églises. Au cours des dernières décennies, plusieurs concepts ont été proposés pour désigner une vision plus globale et un champ plus large : « mission holistique », « développement chrétien », ou encore « évangélisation et transformation ». L’articulation de ces termes a fait couler beaucoup d’encre. Force est de constater qu’aujourd’hui le débat n’a pas encore cessé. La discussion se concentre souvent sur la question de la priorité (ou non) de la proclamation explicite de l’Évangile. Les évangéliques ont toujours été soucieux de placer l’appel à la conversion au Christ au centre de la mission. Dans le sillage de la fameuse Déclaration de Lausanne de 1974, les leaders d’opinion dans le monde évangélique ont été nombreux à dire que l’Évangile doit être proclamé et démontré par des œuvres répondant à des besoins concrets des personnes qui souffrent, des pauvres et des populations marginalisées. De ce point de vue, l’appel à se tourner vers Dieu doit se doubler d’un appel à la justice sociale.

En dépit de ce discours holistique en salles de conférence et en séminaires théologiques, un changement profond sur le terrain se faisait encore attendre, en ce qui concerne l’intégration de la parole et de l’action. La mission-évangélisation et les projets d’entraide avaient tendance même à se spécialiser, chacun dans son domaine, chacun avec ses objectifs spécifiques.

C’est dans ce contexte que des leaders missionnaires d’Amérique latine n’avaient de cesse de poser la question : qu’en est-il de la relation entre évangélisation et action sociale dans la pratique ? Comment intégrer les deux ? Dans les années 1980, les théologiens rassemblés dans l’Association théologique latino-américaine (FTL, son sigle espagnol), ont introduit un nouveau terme, misión integrante en espagnol, afin de se démarquer des conceptions de la mission chrétienne basée sur une dichotomie entre évangélisation et responsabilité sociale – une dichotomie considérée comme étant d’origine occidentale.

Le mot espagnol integrante désigne l’intégralité. C’est bien là l’enjeu. Aller plus loin qu’une simple mise en parallèle des œuvres d’annonce et des œuvres humanitaires, mais chercher à les faire fonctionner la main dans la main. Mettre en avant la dimension évangélisatrice de l’action sociale, et la dimension sociale et culturelle de l’annonce de l’Évangile. Les conséquences sociales de l’Évangile sont à intégrer dans la pratique de la mission et de l’Église locale. La transformation personnelle doit s’accompagner d’une transformation des structures dans la société. Le spirituel et le matériel vont ensemble.
La FTL a organisé plusieurs congrès sur l’évangélisation connus sous le sigle CLADE (Consejo LAtinoamericano De Evangelización), qui furent d’une grande importance pour le développement de la théologie de la mission intégrale. Ce concept fut introduit lors du deuxième congrès CLADE, à Lima en 1979, et élaboré lors de congrès suivants : CLADE III à Quito, en 1992, et CLADE IV à Quito, en 2000.

Le concept de mission intégrale a depuis gagné en popularité dans les groupes évangéliques de tous les autres continents du monde.

L’enjeu pratique

Pourquoi un nouveau terme quand il revient, en fait, au même que le terme mission holistique ? Pieter Boersema, spécialiste en matière d’entraide chrétienne dans les pays en voie de développement, capte bien les mobiles pratiques :

« Les missiologues de la mission intégrale ont décidé d’introduire un nouveau terme afin de créer une alternative acceptable à d’autres termes qui ont fait l’objet d’interminables discussions sur le fond, tout en négligeant leur mise en œuvre sur le terrain(1). »

Autrement dit, l’objectif est de passer de la réflexion à l’action. Une autre raison pour laquelle on a choisi le nouveau terme intégral était la volonté de dépasser la séparation entre la propagation de l’Évangile, et les projets dans le cadre du diaconat mondial et de l’aide au développement.

Vinoth Ramachandra, théologien indien et secrétaire régional de l’IFES (International Fellowship of Evangelical Students (mouvement international d’étudiants évangéliques)), est l’un de ceux qui mettent en cause la pratique qui distingue les projets type évangélisation et des projets d’ordre sociopolitique.

« Les deux types ne vont pas toujours la main dans la main, ce qui met en danger l’intégrité de l’Église. Pour être fiable, l’Église doit veiller à ce qu’il n’y ait pas d’incohérence entre ce qu’elle enseigne et ce qu’elle pratique. Pas de différence entre pratique privée et publique ! Les Églises passent beaucoup trop de temps à débattre les rapports entre évangélisation et action sociale, tandis que la Bible ne fait jamais une telle distinctio(2). »

Pieter Boersema observe que cette distinction, bien que mise en cause par le discours holistique, perdure encore sur le terrain. Notamment chez les organismes occidentaux, qui ont coutume de monter deux types de projets, selon qu’ils relèvent de l’annonce ou de l’humanitaire. Et d’enfoncer le clou : « La mission intégrale est en grande partie une réaction contre le fait qu’une pratique véritablement holistique tarde à se mettre en place(3). »

Une réaction a toujours tendance à prendre le contre-pied de ce que l’on veut corriger. Il en est de même des protagonistes de la mission intégrale. Ils se préoccupent des questions sociales et économiques qui demeurent une préoccupation trop souvent négligée, selon eux, par la mission traditionnelle.

Une autre correction est de relier le mal individuel au mal structurel. Par exemple, la pauvreté des uns n’est pas un problème en soi, mais elle est liée à la richesse des autres ; et, plus simplement, elle le devient face au manque de partage des richesses. Aider les uns à surmonter la pauvreté implique donc une critique envers les autres qui maintiennent des structures inégalitaires. L’enjeu est d’élargir le champ d’application de l’Évangile : le salut personnel, le changement de la vie individuelle et des changements dans la société.

La théorie

Passons de la pratique à la théorie. Sur le fond, la mission intégrale est une articulation de l’approche holistique qui consiste à dire que « la mission » englobe toutes les tâches pour lesquelles l’Église est envoyée dans le monde. Nous en avons parlé dans l’article précédent. Ceci étant dit, il y a des aspects spécifiques qu’il convient de mettre en avant.

Définition

La définition de la mission intégrale la plus souvent retenue dans la littérature, se trouve dans la Déclaration du Réseau Michée sur la Mission Intégrale, adoptée lors d’une consultation de ce réseau à Oxford en septembre 2001 :

« La mission intégrale, ou la transformation holistique, est la proclamation et la mise en pratique de l’Évangile. Il ne s’agit pas simplement de faire à la fois de l’évangélisation et de l’action sociale. Au contraire, dans la mission intégrale, notre proclamation a des conséquences sociales, puisque nous appelons à l’amour et à la repentance dans tous les domaines de la vie. Et par ailleurs, notre implication sociale a des conséquences pour l’évangélisation, puisque nous témoignons de la grâce transformatrice de Jésus Christ.

Si nous ignorons le monde, nous trahissons la Parole de Dieu qui nous envoie dans le monde. Si nous ignorons la Parole de Dieu, nous n’avons rien à apporter au monde. La justice et la justification par la foi, l’adoration et l’action politique, le spirituel et le matériel, le changement personnel et le changement structurel, tout cela va de pair(4). »

Jésus, Sauveur et modèle

Selon les initiateurs de la mission intégrale, ce concept n’apporte en réalité rien de nouveau sous le soleil, en disant qu’il est parfaitement en continuité avec Jésus lui-même qui a démontré le lien intrinsèque entre « être, dire et faire ». Dans l’un de ces livres, Samuel Escobar décrit Jésus comme « le meilleur missionnaire de Dieu », ou bien « le missionnaire par excellence », et donc le modèle à suivre(5). Ceci est un point récurrent dans le discours de la mission intégrale : la personne et le ministère du Jésus-Christ ne sont pas seulement le contenu de l’Évangile, mais aussi l’exemple à suivre dans la manière dont nous en rendons témoignage. On parle alors du modèle christologique de la mission. Escobar exprime bien ce point de vue :

« Si le Christ est au centre de l’Évangile et de l’activité missionnaire, sa façon d’être le missionnaire de Dieu devient aussi un modèle pour notre vie et notre mission. »

Par conséquent, le discipulat fait partie intégrante de la mission. Alors, nous allons lire les Évangiles avec un intérêt nouveau. En écoutant et en observant le Seigneur, nous trouverons une sorte de « feuille de route » pour nous qui sommes ses témoins. Comme le dit encore la Déclaration du Réseau Michée :

« Être, faire et dire, comme vivait Jésus, voilà le cœur de notre tâche intégrale. Dans sa vie de service et de sacrifice, Jésus-Christ est le modèle pour tout disciple chrétien. Dans sa vie et par sa mort, Jésus nous a donné un modèle d’identification avec les pauvres, pour inclure les exclus. À la croix, Dieu montre combien il prend la justice au sérieux : il y réconcilie avec lui-même aussi bien les riches que les pauvres en remplissant les exigences de sa propre justice. Nous servons les pauvres par la puissance du Christ ressuscité, avec l’aide de l’Esprit dans notre marche. Nous trouvons notre espérance en sachant que tout sera assujetti au Christ, et que le mal sera enfin vaincu. Nous confessons que, trop souvent, nous n’avons pas vécu une vie digne de l’Évangile.
La grâce de Dieu est le battement du cœur de la mission intégrale. Nous qui recevons un amour immérité, nous devons montrer bonté, générosité et ouverture aux autres. La grâce transforme la notion de justice : celle-ci n’est plus réduite au simple respect d’un contrat, mais elle exige que nous aidions les plus défavorisés(6). »

L’intérêt de ce texte, commente Bernard Huck, est qu’il s’efforce de « faire aller de pair » action sociale et évangélisation « en fondant cette démarche christologiquement(7) ».

L’idée sous-jacente – la mission de Dieu

Un autre élément est à souligner. L’idée sous-jacente de la mission intégrale est le concept de la missio Dei, la mission de Dieu, c’est-à-dire le plan de salut que Dieu veut réaliser. Sa mission englobe tous les domaines de la condition humaine. Nous l’avons expliqué dans l’article précédent. L’Église est appelée à servir ce dessein de Dieu, à y participer disent certains. Pour la mission intégrale, c’est un point important. Le missiologue sud-africain, Steve Gruchy, a résumé le lien entre la mission de Dieu et la mission intégrale en sept thèses :

« 1. Le travail de Dieu dans ce monde – la missio Dei – est l’œuvre de shalom.
Cela signifie la paix dans la justice, qui se manifeste dans quatre domaines : la paix entre l’homme et Dieu, la paix entre les humains, la paix entre l’homme et la nature, et la paix de l’homme avec lui-même.

2. Jésus incarne cette œuvre de Dieu, et il le manifeste en apportant le salut aux pauvres, aux malades, aux aveugles, aux prisonniers et aux marginalisés. Il nous donne sa paix.

3. Cette paix est cachée dans l’histoire, mais elle brille déjà un peu dans la proclamation du Royaume de Dieu, au milieu du péché et de la souffrance. À la fin de notre ère, Jésus-Christ établira le Royaume de Dieu dans sa plénitude.

4. L’Église doit participer à la missio Dei. En ce faisant, elle doit être ouverte à tous. Elle ne peut exclure personne de sa mission en paroles et en actes, car elle est basée sur la grâce de Dieu.

5. La missio Dei ne fait aucune distinction entre la spiritualité et la réalité physique. Dans cette mission, la prière, la prédication et l’évangélisation vont ensemble avec des actions dans tous les domaines : écologique, social, éducatif, économique et politique.

6. L’Église doit se rendre compte qu’elle vit dans le temps entre la résurrection du Christ et son futur avènement. Par conséquent, elle doit résister à une double tentation : d’une part mettre l’accent exclusivement sur l’avenir du Royaume et la vie éternelle, et d’autre part se concentrer uniquement sur la justice dans ce monde.

7. Le cœur de la mission intégrale est la communauté des fidèles. Il y a une relation dynamique entre les aspects collectif et personnel. Par la prédication de la Parole de Dieu et par les sacrements, le croyant participe à la vie de la communauté, et ainsi à son témoignage dans le monde(8). »

Au-delà de certaines dichotomies

Un intérêt particulier de la mission intégrale est de dépasser la dichotomie entre évangélisation et responsabilité sociale, nous l’avons dit. D’autres dichotomies liées à l’idée traditionnelle de la mission sont également en ligne de mire. Vinoth Ramachandra souligne que « cette idée, malgré ses faiblesses, a inspiré des milliers de missionnaires transculturels qui ont écrit quelques-unes des plus belles pages de l’histoire de l’Église ». Mais elle est porteuse de « dichotomies néfastes » : entre ici et champ missionnaire, entre Église d’envoi et Église d’accueil, entre missionnaires et chrétiens ordinaires, entre vie de l’Église locale et mission au loin(9).

Quelques mots sur la manière dont la mission intégrale veut dépasser ces séparations.

Le « champ de mission » est ici et partout

La route de la mission ne va pas dans un sens seulement, d’un pays chrétien vers un pays non chrétien, mais dans les deux sens. Selon René Padilla :

« L’enjeu principal de la mission intégrale est de traverser la frontière entre la foi et l’absence de foi, partout dans le monde. Pour ce faire, nous devons franchir des barrières, non seulement géographiques, mais aussi culturelles, ethniques, sociales, économiques et politiques, de sorte que tous les peuples et toutes les communautés humaines puissent connaître la vie abondante que Christ leur offre(10). »

Un exemple parlant est celui des mouvements missionnaires depuis les pays du Sud, qui envoient un nombre grandissant de missionnaires interculturels, même vers les pays du Nord.

Églises d’envoi et d’accueil

Selon l’idée traditionnelle de la mission, il y a certaines Églises qui envoient, et d’autres qui sont issues de la mission et qui continuent d’accueillir des envoyés. La mission intégrale insiste par contre sur le fait que toutes les Églises envoient et que toutes les Églises accueillent, au moins en principe. Autrement dit, toutes les Églises ont de quoi enseigner aux autres et de quoi apprendre des autres.

Mission pour tous

D’habitude, on considère que la mission est une activité parmi d’autres. D’où la dichotomie entre ceux qui font la mission (missionnaires et compagnie) et les autres chrétiens. La seule implication des derniers est de prier et de donner. La mission intégrale insiste sur le fait que la mission concerne tous les croyants. Suivre Jésus-Christ au quotidien, dans tous les domaines de la vie, fait partie intégrante de la mission. René Padilla dresse un lien entre le sacerdoce universel, un concept protestant cher aux évangéliques, et l’implication de tous dans la mission de Dieu :

« Chaque chrétien a vocation de suivre Jésus-Christ et de s’engager dans la mission de Dieu dans le monde. Les bénéfices du salut sont indissociables d’un style de vie missionnaire, ce qui implique la mise en œuvre du sacerdoce universel des croyants dans tous les domaines de la vie… La vie chrétienne dans toutes ses dimensions, tant individuelles que communautaires, est le témoignage primaire et principal de la seigneurie universelle de Jésus-Christ, et de la puissance transformatrice du Saint-Esprit. La mission est beaucoup plus que des paroles, elle implique la qualité de notre vie, qui répond au dessein initial de Dieu par rapport à la relation de l’homme avec son Créateur, avec son prochain et avec toute la création(11). »

La mission intégrale met en avant que chaque être humain, où qu’il se trouve dans le monde, au loin comme au près, représente une opportunité pour lui rendre un service missionnaire. Pas besoin d’aller ailleurs pour commencer.

L’Église locale pleinement impliquée

Une dernière dichotomie à dépasser est celle qui sépare les organismes qui font la mission et les Églises locales. L’Église locale a vocation de démontrer à son entourage la réalité du Royaume de Dieu, pas seulement par ce qu’elle dit, mais aussi par ce qu’elle est, par ce qu’elle vit, et par ce qu’elle fait en réponse à toutes sortes de besoins humains.

La mission intégrale est fondée sur une vision large de la mission, qui comprend, non seulement la communication de l’Évangile et l’action sociale, mais aussi le témoignage de la vie de l’Église et de la vie de chaque croyant au quotidien. Cela veut dire que l’Église locale a un rôle à jouer. Cela ne va pas de soi, dit encore René Padilla. Pour jouer ce rôle clé dans la mise en œuvre d’une mission intégrale, elle doit remplir certaines conditions :

« 1. Un engagement de tous ses membres envers Jésus-Christ comme Seigneur de tous les domaines de la vie.

2. Encourager les fidèles à être disciples par un style de vie missionnaire, c’est-à-dire un style de vie qui reflète l’amour et la justice du Royaume de Dieu, basé sur l’exemple de Jésus dans son amour inconditionnel pour tous, son service dans l’humilité, sa solidarité avec les pauvres, son opposition à toute forme d’hypocrisie.

3. Une vision de l’Église comme une communauté qui confesse Jésus-Christ comme Seigneur et qui se veut un signe visible d’une humanité nouvelle.

4. La pratique de dons et de ministères comme instruments que l’Esprit Saint utilise pour préparer l’Église et ses membres à être des collaborateurs de l’action de Dieu dans le monde(12). »

Réseau Michée et Défi Michée

Nous avons déjà fait mention du Réseau Michée car ce réseau est fondé sur l’idée de la mission intégrale, dans l’objectif de la mettre en œuvre, notamment dans la lutte contre la pauvreté.

Créé en 1999, le Réseau Michée est une communauté mondiale d’organisations humanitaires (ONG chrétiennes), d’organisations missionnaires, de centres universitaires et de formation, d’assemblées locales, de réseaux théologiques, d’alliances évangéliques, de secrétariats de dénominations et d’individus. Leur objectif est de travailler ensemble pour la mission intégrale. Ce réseau tire son nom du prophète Michée et s’inspire de son affirmation :

« Ce que le Seigneur attend de toi ? Que tu pratiques la justice, que tu aimes la miséricorde, et que tu marches humblement avec ton Dieu » (6.8).

Déclaration et objectifs

Le Réseau Michée a publié la Déclaration sur la mission intégrale, que nous avons citée plus haut. Hasard de l’histoire, la date de sa présentation était le 27 septembre 2001, tout juste quelques semaines après l’attentat terroriste sur les Twin Towers à New York et le Pentagone à Washington. Lors de la présentation, les 7000 morts du 11 septembre furent commémorés, tout en ajoutant que chaque jour un plus grand nombre encore meurent à cause de l’injustice des uns et de l’apathie des autres. Notamment l’influence puissante de l’économie du marché « libre », à laquelle sont sacrifiés des milliers de pauvres. La globalisation n’est en effet pas mauvaise en soi, pourvu qu’elle crée des communautés ouvertes, mais en réalité, elle conduit à l’exclusion massive des pauvres.

Dans ce contexte, le Réseau Michée s’est donné trois objectifs :

« 1. Mission intégrale : promouvoir, motiver et équiper les chrétiens pour qu’ils prennent à cœur et pratiquent la mission intégrale.

2. Étendre la capacité : équiper nos membres dans leurs efforts pour apporter dans notre monde, une réponse holistique et façonnée par la Bible, par un engagement actif dans le secours d’urgence, la réhabilitation, le développement, la sauvegarde de l’environnement, la prise de parole et de position en faveur de la justice.

3. Mettre en réseau : se servir, se soutenir et partager mutuellement, en renforçant notre interdépendance et en accroissant notre influence et notre responsabilité les uns vis-à-vis des autres(13). »

Objectifs de l’ONU et Défi Michée

En 2004, lors de la conférence de l’ONU sur la lutte contre la pauvreté, le Réseau Michée et l’Alliance mondiale évangélique ont lancé le Défi Michée (Micah Call). Il s’agit d’une campagne de longue durée, dans laquelle les Églises et les organismes chrétiens sont appelés à s’engager pour contribuer à la réalisation des objectifs du millénium, formulés par l’ONU en 2000, pour la période 2000/2015. Ces objectifs étaient de réduire de moitié la pauvreté extrême, des maladies telles que le paludisme, le retard de scolarisation, etc. Les textes du Défi Michée mettent en avant que l’Église a une responsabilité sociale de montrer une alternative à l’injustice dans l’économie mondiale. L’intendance de la terre, les lois sabbatiques, le jubilé et d’autres principes bibliques sont source d’inspiration pour mettre un frein à la culture de consommation et l’exploitation de tant de personnes dans « le système mondialisé »(14).
En 2015, l’ONU a adopté une liste plus large de nouveaux objectifs, pour le période 2015/2030. Le Réseau Michée continue à mobiliser les chrétiens pour contribuer à leur réalisation.

Interrogation

L’appel du Défi Michée a eu un écho considérable dans les milieux évangéliques, partout dans le monde. Néanmoins, le lien direct entre la campagne et les objectifs pour le millenium de l’ONU a suscité des interrogations. Les critiques se résument ainsi : ces objectifs sont quantitatifs, et la réussite est mesurée par des chiffres, mais comment mesurer le sens de la vie, la qualité de vie ? Que les Églises collaborent avec des instances politiques et séculières est une bonne chose, et que les ONG chrétiennes reçoivent des fonds de la part des gouvernements est tout à fait admissible, selon les critiques, mais nous avons aussi un rôle prophétique qui consiste à mettre en avant les valeurs bibliques. D’un point de vue biblique, le problème de la pauvreté n’est pas seulement lié à la richesse des autres et au manque de partage des biens. La racine la plus profonde est le péché qui corrompt toutes les relations humaines. Ce message n’est pas audible dans les objectifs de l’ONU, c’est donc l’Église qui doit le faire entendre.

Bien évidemment, cette critique concerne seulement le Défi Michée, elle ne met pas en cause la mission intégrale en tant que telle.

Application et questions

La mission intégrale, c’est l’idée d’une mission qui se situe en tous lieux, dans toutes nos activités, et dans la mise en pratique de tout ce que Jésus nous a enseigné. Voilà pour l’idée maitresse. Qu’en est-il de son application dans la pratique missionnaire ? Nous relevons quelques aspects marquants et les questions qu’ils suscitent.

L’accent sur le social

La mission intégrale met en lumière le lien entre le respect de Dieu et le respect de la justice sociale dans ce « monde mondialisé » d’aujourd’hui. L’annonce de l’Évangile n’a rien perdu de sa pertinence, mais ne nous dispense en rien de notre responsabilité face aux injustices criantes du monde, aux ravages humains et environnementaux d’un développement basé sur le profit, aux conflits qui continuent de déchirer notre monde. Notre mission de chrétiens et d’Églises est d’être pleinement engagés dans les affaires du monde, dans l’humilité et dans l’espérance que nous donne l’Évangile.

Cette vision favorise pleinement l’action sociale, à l’échelle locale mais aussi mondiale. Ce qui risque de déséquilibrer l’action chrétienne. Faire du bien « socialement » est bien vu dans la société, donc on est tenté de se lancer dans de tels projets… d’autant plus que cela permet de cultiver une meilleure réputation qui tranche avec l’image dont on a trop souffert, celle d’une Assemblée isolée de la société et qui ne s’occupe que du spirituel. En même temps, il faut veiller à ne pas déséquilibrer l’action chrétienne dans le sens inverse ! La mission intégrale comprend aussi des tâches moins « populaires » : témoigner de l’Évangile, aider les personnes à se détourner du péché et à suivre le Christ, développer l’Église.

Ancien et nouveau schémas « de l’ouest vers le reste »

Force est de constater que l’idée de la mission intégrale est accueillie plus favorablement dans les ONG chrétiennes qui travaillent dans les pays en voie de développement, dits « pauvres », et dans les organismes missionnaires ayant développé, eux aussi, des projets d’entraide, de scolarisation, de santé communautaire, etc. Ce genre de projets connaît un véritable essor. « La mission » continue de travailler dans les pays où elle a commencé jadis, mais plus tout à fait de la même manière.

Le vieux schéma de la mission comme un mouvement de l’Ouest christianisé vers le reste du monde non-christianisé a fait son temps, nous l’avons dit. Mais il a la vie dure dans l’imaginaire de bon nombre de chrétiens en Occident.

Aujourd’hui, un autre schéma du même genre s’installe : l’action humanitaire et sociale comme un mouvement de l’Ouest riche vers le reste du monde pauvre.

J’ai l’impression que le second se substitue facilement au premier, dans la mesure où il remplit le « vide » laissé par le constat que la mission ne se fait plus comme auparavant. Il y a une sorte de glissement. Autrefois les chrétiens de l’Occident christianisé se sentaient interpellés par le fait que de nombreux peuples n’avaient pas encore entendu la Bonne Nouvelle. Aujourd’hui les chrétiens de l’Occident riche se sentent interpellés par le fait que de nombreux peuples sont dépourvus des choses dont nous jouissons : prospérité économique, démocratie, liberté, niveau de vie, santé publique, soins médicaux, technologie, développement économique, etc.

Autrefois, l’appel missionnaire voulait faire connaître le message du salut. Aujourd’hui, on part en mission pour partager nos richesses et notre savoir-faire.

Une obligation mondiale ?

Ce sentiment d’obligation morale est renforcé par le fait que les nouvelles de ce qui se passe à l’autre bout de la planète nous parviennent de manière instantanée. Devant nos écrans et sur nos smartphones, nous sommes témoins, en temps réel, des drames du tsunami en Asie, des flux de migrants aux portes de l’Europe, des familles qui meurent de faim dans le Sahel, etc. Idem si l’on suit les chaînes d’info qui tournent en boucle.

En regardant les images, on peut se sentir coupable de vivre confortablement et tranquillement dans un pays prospère. Un bon chrétien soucieux d’obéir à la Parole sera vite interpellé par ce qu’il voit, comme le Samaritain par la victime au bord de la route. Sauf que les pauvres gens que nous voulons aider ne se trouvent pas à côté.

Qu’à cela ne tienne ! Dans un monde globalisé, les distances se réduisent. On peut facilement voyager et transporter des biens. On sera vite sur place, avec une aide sans doute efficace.

L’Occident riche et l’aide au développement

Ce schéma « de l’Ouest vers le reste du monde » est clairement présent dans la politique des pays riches, en tout cas en Occident. Les riches doivent aider les pauvres, bien que l’on puisse discuter de l’ampleur et de la méthode de l’aide. C’est une obligation morale, un héritage d’ailleurs du christianisme. Elle fait partie des valeurs occidentales que nous défendons chez nous. Donc, il faut les appliquer ailleurs.

Et si les gouvernements demeurent en reste, l’opinion publique et la pression de la société civile sont vite là pour les rappeler à l’ordre. Gare aux gouvernements qui restent insensibles aux cris des victimes d’une catastrophe naturelle ou qui réduisent trop le budget alloué à l’aide au développement. Et les ONG peuvent toujours jouer la carte des Occidentaux riches qui « devraient » aider pour obtenir des fonds de la part de leur gouvernement.

Dans ce contexte d’obligation généralisée, les chrétiens en Occident ne veulent pas demeurer en reste dans le combat contre la pauvreté. D’autant plus que les ONG chrétiennes peuvent prétendre, elles aussi, à des fonds considérables fournis par des États pour financer leurs projets.

Par ailleurs, ces fonds gouvernementaux augmentent l’inégalité en termes de moyens entre les ONG et les missions occidentales d’une part, et leurs partenaires dans des pays pauvres d’autre part. Nous ne pouvons pas développer ce point, mais il est important de le noter.

Le périmètre du mandat social

Revenons sur la mission intégrale et l’essor des œuvres sociales. Le présupposé semble être que nous devons venir en aide partout là où se trouvent les pauvres et les personnes en détresse. Est-ce vrai ?

Nous avons le mandat social de pratiquer l’amour du prochain à l’instar du Samaritain dans la parabole citée par le Seigneur. La question n’est pas là. La question est de savoir jusqu’où s’étend le périmètre de cette mission. Autour de nous, bien évidemment. Et dans notre pays, là où nous sommes une famille d’Églises ? Et si ce pays est grand comme la Chine ou le Brésil, les chrétiens ont-ils le devoir du Samaritain dans tout ce territoire ? Sans parler de tous les pays étrangers. Le monde devenu un village, nous prenons connaissance de la misère jusqu’aux extrémités de la terre, mais est-ce que nous sommes dans l’obligation de traduire toutes ces informations en actes de miséricorde ?

La question se pose si l’on fait du mandat social un mandat universel, au même titre que le mandat d’évangéliser. Avons-nous le devoir d’aller dans le monde entier pour apporter le développement à tous les peuples et à soulager la souffrance de toutes les nations, de la même manière que l’Église est appelée à aller dans le monde entier pour faire des disciples de toutes les nations ?

Cette question est rarement posée. Pourtant, en lisant les déclarations des congrès missionnaires et les livres des missiologues, on a la forte impression que la responsabilité sociale s’étend au monde entier. En tout cas, elle n’est pas délimitée.

Dans un ouvrage récent sur la mission de l’Église, Kevin DeYoung et Greg Guilbert abordent justement cette question, de manière indirecte. Ils observent que l’insistance sur la responsabilité sociale des chrétiens, et la théologie de la mission holistique ou intégrale ont pour conséquence un zèle « missionnaire » à agir.

« Nous nous inquiétons du fait que notre nouveau zèle missionnel ait pour effet d’accabler les chrétiens de “devoirs”, là où nous devrions plutôt leur présenter d’encourageants “pouvoirs” : vous devriez agir contre le trafic d’êtres humains ; vous devriez agir pour contrer la propagation du sida ; vous devriez agir en faveur d’un bon système d’éducation publique. Parler de “devoir” implique que si nous, en tant qu’Églises, n’affrontons pas ces problèmes, nous sommes désobéissants. Nous pensons qu’il vaudrait mieux inviter individuellement chaque chrétien à essayer de résoudre ces problèmes en tenant compte de ses dons et de son appel, plutôt que de culpabiliser l’Église parce qu’elle ne s’en soucie pas(15). »

Ces propos méritent d’être entendus. Les auteurs rejoignent le principe énoncé par l’apôtre Paul dans Galates 6.10 : « Nous devons faire du bien pour tous, en particulier pour nos frères et sœurs dans la foi, pendant que nous avons l’occasion ». Ces deux clauses sont à souligner.

Notre attention porte d’abord sur nos frères et sœurs, sur les Églises dans les pays en état de pauvreté ou en guerre, ou dans les régions touchées par une calamité. Ce sont elles les premières bénéficiaires de notre aide. Et si nous voulons venir en aide à toute la population sinistrée, il est judicieux d’aider en premier lieu les Églises sur place afin qu’elles puissent aider à leur tour la population dont elles font partie. Cela va renforcer leur témoignage. Si elles reçoivent des fonds pour distribuer, ou des experts étrangers pour soigner les victimes, elles sont les mieux placées pour « contextualiser » l’aide apportée, puisqu’elles parlent la langue locale, connaissent les coutumes locales, ont des relations durables avec leur entourage et savent qui les gouverne. De plus, elles restent sur place, quand le cirque médiatique est reparti pour d’autres reportages dans d’autres zones de désastre et que le public en Occident se désintéresse de leur pays.

Le modèle biblique, me semble-t-il, est que la communauté de croyants fait du bien dans son entourage. Elle est lumière et sel dans la société et dans le pays où elle vit. Dans d’autres pays, ce sont les Églises sur place qui apportent de l’aide humanitaire à leurs prochains nécessiteux.

S’il n’y a pas de présence chrétienne, la priorité, me semble-t-il, est de communiquer l’Évangile, en paroles et en actes de charité bien évidemment, de sorte qu’une Église soit implantée et qu’elle entreprenne à son tour une mission intégrale dans son pays.

Vinoth Ramachandra souligne que cette approche est tout autre que les politiques d’aide orientées par « ce qui se vend » en Occident (souvent des actions à court terme… et les parrainages d’enfants) au détriment de l’action de développement à long terme et de la formation des chrétiens locaux(16).

Par ailleurs, il faut aussi souligner qu’une Église ne peut tout faire dans le domaine social (ni dans le domaine de l’évangélisation d’ailleurs ; mais cela, on le sait bien !). Certains ont plus de possibilités que d’autres, et c’est là où nous sommes interpellés, en tant que chrétiens relativement riches en Occident. Selon le principe de l’égalité dans le corps du Christ (2 Corinthiens 8), l’abondance matérielle des uns doit suppléer à ce qui manque aux autres. Selon les circonstances, ajoute l’apôtre, car les circonstances peuvent changer. Demain, ce seront les autres qui devront pourvoir à nos besoins. Aujourd’hui, nous avons énormément d’occasions de partager les richesses matérielles et spirituelles, en tant qu’Églises dans un pays, et en tant qu’Églises dans différentes régions du monde. Cela permet de réaliser une « assistance mutuelle », pour reprendre un concept cher à la missiologie œcuménique. L’objectif est de s’écouter les uns les autres pour connaître les besoins réels. Et de nous aider, les uns les autres, à mieux participer à la mission intégrale, au près comme au loin.

Mission intégrale et Églises persécutées

Jusqu’à maintenant, nous avons pris en considération les contextes des pays riches et des pays moins riches ou pauvres, mais au niveau mondial un troisième contexte se présente : celui des pays ou des régions où l’Église est discriminée, voire persécutée. Lors du Forum mentionné au début de cet article, nous avons entendu des témoignages fascinants d’Églises qui, dans un tel contexte, se sont approprié le concept de la mission intégrale. Par conséquent, elles ont mis en place de petits projets au profit de la population autour d’elles : cours d’alphabétisation, installation d’un puits (avec l’aide d’une ONG chrétienne de l’étranger) afin de permettre à toute la population de venir puiser de l’eau. Cela a changé les rapports avec leur entourage. Au lieu de se méfier des chrétiens, ils ont commencé à les apprécier pour ce qu’ils faisaient. La communauté de croyants pouvait sortir un peu de l’isolement dans lequel elle s’était renfermée.

C’est passionnant de voir le bien que l’Église est capable de faire, malgré la persécution. Une organisation comme Portes Ouvertes est pleinement investie dans des projets qui correspondent à la mission intégrale.

« Il ne suffit pas de distribuer des Bibles, disait Michel Varton, responsable de Portes Ouvertes France, lors du Forum. Les Églises ont besoin d’être encouragées à sortir de l’ombre et à oser faire quelque chose de concret pour la population. Nous sommes là pour les aider(17). »

Églises locales et organismes spécialisés

Reprenons un autre élément de la mission intégrale : l’implication de l’Église locale. Ce fut l’un des sujets clés abordés lors de la 5e consultation internationale du Réseau Michée, du 10 au 14 septembre 2012, à Thoune (Suisse). L’un des intervenants était René Padilla. Il a insisté sur le fait que l’agent principal dans la mission intégrale est l’Église locale. C’est à travers elle que l’Église universelle devient visible. C’est la communauté qui est le premier témoin de l’Évangile, en paroles et en actes. Les œuvres missionnaires ne doivent jamais perdre de vue leur lien intrinsèque avec les Églises qui les soutiennent, et les Églises dans le pays où elles œuvrent.

En même temps, les Églises locales ont leur part de responsabilité. Elles doivent s’ouvrir aux autres et assumer leurs limitations, donner la main d’association à ceux qui se sont spécialisés dans certains domaines, dans un esprit de fraternité et de collaboration.
En insistant sur le rôle important de la communauté locale, la mission intégrale met en cause une certaine manière de fonctionner de la part des organismes spécialisés dans l’entraide.

Dans son rapport de la consultation, Silvain Dupertuis observe que les nouvelles ONG chrétiennes, comme les missions traditionnelles qui se sont développées sous la forme d’organisations para-ecclésiastiques, « ont souvent comme lien avec les Églises des pays du Nord de s’en servir comme un réservoir de ressources (en personnes). Dans la pratique de leurs projets dans des pays du Sud, la participation des Églises locales est souvent accessoire, voire inexistante(18). » Or, nous devrions mettre en œuvre le contraire selon la logique de la mission intégrale.

Néanmoins, la pratique est parfois plus compliquée que la belle théorie. L’un de leurs représentants a constaté :

« En tant qu’ONG occidentale, nous pouvons nous trouver dans des situations où nous sommes appelés à travailler d’une manière séparée de l’Église locale, tout en maintenant une solidarité avec l’Église du pays. C’est le cas, par exemple, au Laos où l’action du Service Fraternel d’Entraide (www.sfe-laos.org) doit être séparée de l’Église locale pour des raisons essentiellement politiques, mais où il y a un lien de solidarité historique avec l’Église Évangélique du pays(18). »

Si l’Église locale est une cheville ouvrière dans la mission intégrale, cela ne veut pas dire qu’elle doit tout faire. Silvain Dupertuis attire notre attention sur le danger d’utiliser ce concept pour justifier que telle organisation ou telle Église doit tout faire. En particulier pour penser que, si elle n’évangélise pas directement au travers ses projets humanitaires, elle ne remplit pas sa mission.

« En réalité, dans les situations de besoin, en particulier lorsque le christianisme a été associé avec la colonisation et le paternalisme, ceux qui apportent une aide pratique ne sont pas forcément les mieux placés pour parler de Jésus-Christ, surtout s’ils représentent le monde riche(19). »

De plus, l’idée de devoir tout faire sous prétexte de « mission intégrale » conduit à des duplications et à de la concurrence bien inutiles.

Aujourd’hui, le christianisme est mondialisé. Cela permet de collaborer en tant qu’Églises et organismes chrétiens spécialisés basés dans différents pays.

Église locale en Europe occidentale

Ce qui nous amène au dernier point : comment mettre en œuvre le concept de mission intégrale dans une Église locale en Europe occidentale ? Pieter Boersema note, à juste titre, que la manière de mettre en pratique le mandat de Jésus d’aider les pauvres est différent selon les contextes où l’on vit, et qu’il faut donc « contextualiser » l’idée de la mission intégrale(20). On a l’impression que dans les contextes socioculturels de ces pays, les actions sociales se connectent plus facilement avec le témoignage de l’Évangile que dans les pays occidentaux où l’on a tendance à séparer les domaines du matériel et du spirituel. Surtout en France, où la laïcité est souvent mal interprétée, comme s’il s’agissait là d’une valeur. Ce n’est qu’un principe politique, pour séparer l’Église des affaires de l’État et l’État des affaires intérieures de l’Église. Par ce même principe, l’État garantit la liberté de culte !

Au nom de la laïcité, certains veulent tenir l’Église en dehors de la place publique et de la société civile, mais rien n’est moins vrai. C’est là une « laïcité falsifiée », pour reprendre l’expression de Jean Baubérot(21).

Dans ce climat, il nous faut du courage et de la sagesse pour faire acte de présence par des actions sociales et culturelles, d’interpeller les autorités, et de parler de notre foi publiquement, tout en récusant l’accusation injustifiée de « prosélytisme ». Par ailleurs, la Déclaration universelle des droits de l’homme garantit, dans son article 18, le droit de propager sa foi, et le droit de se convertir à une religion. Défendre les droits de l’homme et témoigner de l’Évangile, voilà deux préoccupations majeures de la mission intégrale ! Le défi est de nous investir dans l’aide au prochain, les migrants par exemple, sans avoir peur de dire les raisons pour lesquelles nous le faisons. Et de proposer à ceux qui s’y intéressent de venir à un culte, ou un parcours de découverte de la foi – sans que cela ne devienne une sorte de condition pour bénéficier de l’aide. Notre aide est signe de grâce, elle ne se mérite pas !

À cela s’ajoute d’autres facteurs. Dans les pays occidentaux, beaucoup de formes d’aide sociale sont institutionnalisées et passent par le gouvernement. Cela réduit le champ d’action pour les Églises et organismes chrétiens, et rend les choses beaucoup plus compliquées. Pour monter un foyer d’accueil ou une école privée, par exemple, il faut tenir compte d’une administration et d’une réglementation qui sont de nature à en décourager plus d’un.

En revanche, vivant dans un système démocratique, nous avons plus de possibilités d’influencer la politique en matière de justice sociale, droits de l’homme, corruption, ou encore l’accueil de migrants.

Enseigner la mission intégrale

Une dernière remarque. Pour mettre en pratique la mission intégrale, il faut l’enseigner systématiquement. Sensibiliser les fidèles à la responsabilité missionnaire est une tâche récurrente qui doit faire partie de l’enseignement et de la prédication. Inviter des personnes qui témoignent de leurs expériences dans ce domaine. Inviter à participer à tel ou tel projet. Tout cela pour alimenter les esprits et susciter des vocations.

Dans le troisième et dernier article, nous présenterons un schéma dans lequel tous les mandats missionnaires sont intégrés. Intitulé « Témoignage multiple », ce schéma a prouvé son utilité dans l’enseignement, permettant une vue d’ensemble de tout ce qui relève de la mission de l’Église dans le monde.

Pasteur Evert Van de Poll
1. Pieter Boersema, De Micha Campagne en Integral Mission, als vernieuwend zendingsconcept, Soteria 24, 2007, p. 15. Notre traduction du néerlandais.
2. Vinoth Ramachandra, What is Integral Mission? Article publié par Micah Network (Réseau Michée), http://www.micahnetwork.org/sites/default/files/doc/library/whatisintegralmission_imi-the-001.pdf consulté le 7 avril 2016.
3. Idem, p. 16.
4. The Micah Declaration on Integral Mission, Tim Chester (ed.), Justice, Mercy and Humility: Integral Mission and the Poor, Carlisle, UK, Paternoster, 2002, p. 19.
Traduction française : Bernard Huck, Mission et service, Article 10 de Hannes Wiher (sous dir.), Bible et Mission, Volume II, Charols, Excelsis, 2011, p. 206.
5. Samuel Escobar, A Time for Mission: The Challenge for Global Christianity, Leicester, IVP, 2003, le titre de l’article 6.
6. The Micah Declaration on Integral Mission, Op. cit., p. 19. Traduction française : Bernard Huck, op. cit. p. 206.
7. Bernard Huck, Mission et service, Article 10 de Hannes Wiher (sous dir.), Bible et Mission, Volume II, Charols, Excelsis, 2011, p. 207.
8. Steve De Gruchy, Introducing the Millennium Declaration, Journal of Theology for Southern Africa, 2001, p. 57-76.
9. Cité par Silvain Dupertuis, La mission intégrale et la communauté. Résumé de la 5e consultation internationale du Réseau Michée, du 10 au 14 septembre 2012, à Thoune (Suisse). Article publié sur http://wp.silvain-dupertuis.org/download/MissionInt%C3%A9grale_Doc-strat%C3%A9gique.pdf, consulté le 9 février 2016.
10. René Padilla, What is Integral Mission? Article publié par Tear Fund International Learning Zone, http://tilz.tearfund.org/~/media/Files/TILZ/Churches/What%20is%20Integral%20Mission.pdf consulté le 7 avril 2016.
11. Idem.
12. Cité par Silvain Dupertuis, La mission intégrale et la communauté. Résumé de la 5e consultation internationale du Réseau Michée, du 10 au 14 septembre 2012, à Thoune (Suisse). Article publié sur http://wp.silvain-dupertuis.org/download/MissionInt%C3%A9grale_Doc-strat%C3%A9gique.pdf consulté le 9 février 2016.
13. Cf. http://micahnetwork.org/fr/qui-sommes-nous consulté le 16 avril 2016.
14. Cité par Pieter Boersema, op cit., Nous avons résumé sa description du Défi Michée.
15. Kevin DeYoung et Greg Guilbert, Quelle est la mission de l’Église ?, Marpent, BLF Éditions, 2015, p. 21.
16. Intervention de Vinoth Ramachandra lors du congrès sur la mission intégrale à Thoune (Suisse) en 2012. Cf. le résumé de Silvain Dupurtuis, op. cit.
17. Notre compte rendu de son intervention lors du Forum sur la Mission Intégrale, 12 février 2016 à Lyon.
18. Cité et résumé par Silvain Dupertuis, op. cit.
19. Silvain Dupertuis, op. cit.
20. Pieter Boersema, op. cit., p. 20.
21. Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, Paris, La Découverte, 2012.